Leur mission est de contrôler et certifier le matériel (bateaux, voiles, espars, équipements) afin de garantir sa conformité aux règles de classe et au cadre général défini par World Sailing. En assurant l’égalité des conditions matérielles, ils permettent à la performance sportive de rester liée aux qualités de navigation, de préparation et de tactique. « Sans règles respectées, il n’y a plus de jeu », résume Jean-Pierre Marmier.
Lorsque Jean-Pierre Marmier débute comme jaugeur officiel en 1961, l’essentiel du travail consiste à contrôler des bateaux sortant des chantiers navals locaux. « On jaugeait principalement des classes métriques, souvent olympiques, ainsi que les premiers dériveurs en plastique. Le propriétaire devait savoir que le bateau qu’il achetait était conforme à la jauge de la classe. » Avec l’industrialisation et la production en série, ce modèle s’est profondément transformé. « Aujourd’hui, ces jauges de sortie de chantier ont presque disparu. Les contrôles se font en amont, souvent à l’étranger. En revanche, la restauration de bateaux anciens reste très exigeante : il faut retrouver les règles de jauge de l’époque, les certificats historiques et les appliquer correctement. »
Le parcours international de Jean-Pierre Marmier illustre l’importance de cette expertise. Jaugeur lors des Jeux olympiques de 1988 à Séoul jusqu’en 2004 à Athènes, il a participé à la structuration de la jauge moderne, notamment à travers le développement de cadres de référence et de méthodologies aujourd’hui largement utilisées. Sa vision du rôle reste constante : « Certaines fédérations considèrent le jaugeur comme un policier chargé d’attraper les tricheurs. J’ai toujours voulu être celui qui aide les compétiteurs à garder leur matériel conforme. Pour gagner cette confiance, il faut être intègre, objectif, discret, et reconnaître que l’on peut se tromper. »
Guy-Roland Perrin, jaugeur depuis cinquante ans et spécialiste reconnu des classes métriques, a accompagné toutes les grandes évolutions technologiques du matériel. « Nous sommes passés du bois à l’aluminium, puis à la fibre de verre et au carbone. À chaque changement de matériau, il a fallu comprendre de nouvelles structures et de nouvelles méthodes de construction. » Les outils de mesure ont suivi cette transformation. « Avant, on travaillait avec un fil à plomb, un niveau à eau et une calculette. Aujourd’hui, on utilise des lasers, des ultrasons et des scanners qui permettent de restituer la forme complète d’une coque au millimètre près. »
Cette précision accrue a profondément modifié la pratique de la jauge. « On mesurait les voiles au centimètre. Désormais, c’est au millimètre, voire en dessous sur certains événements. Pour le poids, on travaille avec des balances au centième de gramme. » Le métier s’est professionnalisé, tant du point de vue des compétences que des moyens nécessaires. « Le jaugeur doit investir dans du matériel coûteux, maîtriser des outils complexes et répondre à des navigateurs de plus en plus professionnels et exigeants. »
Ingénieur en mécanique, jaugeur depuis 2013 et élu récemment président des jaugeurs, Yorick Klipfel incarne cette nouvelle génération. « La jauge, c’est avant tout de la métrologie. Il faut connaître parfaitement la règle de classe et appliquer une méthodologie rigoureuse. » Il observe une évolution marquée vers les monotypes stricts. « De nombreuses classes sont aujourd’hui certifiées en sortie d’usine, avec une plaquette World Sailing. Cela réduit certaines mesures, mais renforce l’importance du contrôle, de l’interprétation et de la cohérence. »
Cette évolution impose aussi un travail organisationnel. En 2024, Swiss Sailing a exigé que chaque classe nomme un jaugeur principal afin d’asseoir une autorité technique claire. La Journée des jaugeurs, organisée le 7 février dernier, s’inscrit dans cette dynamique. Dix-huit jaugeurs se sont réunis pour clarifier les accréditations par classe, rattraper plusieurs années d’inertie administrative et décider quelles classes allaient certifier. La journée s’est poursuivie au chantier Scheurer avec un travail pratique sur un Class A. « Une classe qui paraît simple, mais qui est en réalité très complexe », souligne Yorick Klipfel, rappelant que les bateaux les plus épurés sont souvent les plus exigeants à jauger.
Présent lors de cette journée, Urs Rothacher, membre du Comité de Swiss Sailing, souligne l’importance de cet engagement dans un contexte en mutation. « Le métier de jaugeur a profondément changé avec la disparition des constructions locales et la multiplication des monotypes. Mais leur rôle reste indispensable pour garantir des championnats équitables et crédibles. »